01La pratique et ce qu'elle veut dire
Au début de novembre, en France, en Italie et en Pologne, les cimetières se couvrent de chrysanthèmes. Ce n'est pas une figure de style : sur le panel Kantar réalisé pour VALHOR et FranceAgriMer, le chrysanthème est, à la Toussaint 2022, l'espèce la plus achetée, à hauteur de 63 % des quantités. Rapporté à l'année, il représente environ 31 % des achats de plantes de cimetière pour 24 % de la dépense, part donnée comme stable ces dernières années — autrement dit le produit d'entrée de gamme du cimetière —, et l'essentiel des achats de la période se concentre sur le mois d'octobre. L'objet qu'on dépose n'est pas un bouquet mais une potée, le plus souvent un chrysanthème multiflore ou pompon en pot : chez un producteur du Nord, la production est à 95 ou 98 % en pompons, et le Pas-de-Calais est la première région productrice. Le choix de l'espèce tient d'abord à deux propriétés matérielles, que les récits de la pratique répètent : elle est en pleine floraison à la fin d'octobre, et elle supporte les premières gelées, ce qu'une fleur coupée ne fait pas sur une tombe en plein air. La pratique est donc, avant d'être un symbole, une rencontre entre un calendrier et une saison horticole.
02Où le malentendu se loge
Il se loge en deux endroits, et aucun des deux n'est celui qu'on attend.
D'abord dans le calendrier. Le 1er novembre et le 2 novembre sont deux fêtes distinctes : la Toussaint est la solennité de tous les saints, tandis que la commémoration de tous les fidèles défunts (le jour des morts, il Giorno dei Morti, Dzień Zaduszny) est celle du 2. La visite au cimetière se distribue entre les deux selon les pays : les sources françaises rapportent la pratique au 1er novembre, les sources italiennes rattachent le crisantemo au 2 novembre, les sources polonaises la nomment Wszystkich Świętych, le 1er. Un visiteur qui suppose une date unique se trompe de jour dans au moins un des trois pays. On notera que le jour férié ne commande pas cette répartition : en Italie aussi, seul le 1er est férié, et l'usage y reste attaché au 2.
Ensuite dans la lecture. On cherche un code là où il y a un calendrier. Les grilles héritées du langage des fleurs, ce genre éditorial du XIXe siècle qui apparie chaque fleur à un sentiment, ne s'appliquent pas ici : aucun code chromatique ne se vérifie, les gammes de Toussaint se déclinant couramment en jaune, en rose pastel, en rouge vif et en bicolore, et ce qui recule aujourd'hui sur ce marché est précisément le chrysanthème traditionnel uni, tandis que les bicolores et les tricolores progressent — l'inverse de ce qu'on attendrait d'une grille couleur-sens. Aucune source réunie ici ne classe une couleur devant les autres en volume, et cette fiche n'en classe aucune. La question du nombre de tiges n'a pas davantage d'objet, pour une raison horticole et non étiquettaire : on ne compte pas les capitules d'une potée. Enfin, le chrysanthème n'exclut pas les autres fleurs de l'ornement funéraire français, où la rose blanche a sa place.
03Genèse : une pratique plus ancienne que son récit d'origine
La plante arrive tard et sans charge funéraire. Le récit courant, porté par des sources locales marseillaises, attribue son introduction en France au capitaine Pierre Blancard, parti de Bombay pour la Chine en 1787 et rentré en 1789 avec trois variétés cultivées, dont une seule survit à la traversée, un cultivar pourpre qui fleurit à Marseille l'année suivante. Deux précisions valent d'être posées : le titre d'introducteur relève du récit patrimonial marseillais, et ce qui arrive alors n'est pas une espèce sauvage mais un cultivar d'un complexe hybride déjà horticole en Chine. C'est une curiosité d'ornement, rien de funéraire.
La pratique funéraire, elle, est datée par un récit qu'il faut manier avec précaution. Ce récit situe le basculement en 1919 : le 11 novembre, pour le premier anniversaire de l'armistice, le président du Conseil Georges Clemenceau appelle à fleurir les tombes des soldats tombés au front, tandis que le président de la République Raymond Poincaré prescrit le même jour la décoration des monuments aux morts. Ces deux noms ne sont pas deux versions concurrentes d'un même fait mais deux gestes du même jour, ce qui explique que la presse les intervertisse. Deux points de chronologie interne sont décisifs et se perdent d'ordinaire dans les résumés. Le premier est que l'appel vise le 11 novembre, et non la Toussaint : le glissement vers le début de novembre et vers toutes les tombes est postérieur, et c'est très exactement la confusion dont cette fiche fait son objet. Le second est que l'usage lui est antérieur. Le service de référence de la bibliothèque municipale de Lyon rapporte que, dès le milieu du XIXe siècle, des chrysanthèmes apparaissent sur les tombes en remplacement de la flamme des bougies, que la fleur y devient alors la fleur des tombes par excellence, et qu'on la dit fleur des veuves ; la même notice cite un périodique illustré du 1er novembre 1919 décrivant des tombes portant toutes un plant de chrysanthèmes blancs, soit dix jours avant l'appel. Le récit de 1919 généralise et officialise donc un usage attesté avant lui plutôt qu'il ne le crée. Cette fiche n'écrit en revanche aucune date de naissance de la pratique : elle constate deux attestations rapportées par un service de référence, qui n'ont pas été lues au primaire. En Pologne, des sources de presse et de jardinage datent l'installation de l'usage des années 1960 et 1970 et le présentent comme importé d'Occident ; les requêtes menées n'ont identifié aucun travail d'histoire portant spécifiquement sur le chrysanthème de Toussaint, ce qui n'établit pas qu'il n'en existe pas — une page universitaire polonaise consacrée à la filière et à la tradition est apparue sans avoir pu être ouverte.
04Ce que cette fiche ne traite pas
Elle ne traite pas de l'offrande à une personne vivante. Que le chrysanthème ne s'offre pas en cadeau en France, en Italie ou en Pologne est un fait distinct, qui a son propre traitement dans l'atlas et qui n'est pas répété ici. La charge funéraire de la fleur en français est néanmoins assez forte pour avoir donné à la langue politique l'expression « inaugurer les chrysanthèmes », qui désigne une fonction honorifique vidée de pouvoir.
Elle ne traite pas non plus de la chronologie asiatique de l'usage funéraire du chrysanthème blanc. Des sources japonaises et coréennes non académiques la situent au XXe siècle et l'attribuent à une circulation venue d'Occident puis relayée par le commerce ; aucun travail d'histoire établissant ou réfutant cette chronologie n'a été identifié, et l'atlas publie par ailleurs une association plus ancienne. En l'absence de source d'histoire, la fiche s'abstient plutôt que de trancher.
Elle ne nomme enfin que trois pays. La Belgique, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Espagne, le Portugal et l'Autriche figuraient dans la version précédente sans qu'aucune source ne documente leur usage : ils sont retirés plutôt que maintenus.
05Recommandations
Pour une visite au cimetière en France, en Italie ou en Pologne au début de novembre : déposer une potée de chrysanthème, comme le fait tout le monde. Vérifier localement lequel des deux jours est celui de la visite, le 1er ou le 2 novembre. Ne pas chercher de code de couleur : toutes les couleurs se vendent et se déposent. Ne pas transposer sur une potée les règles qui valent pour un bouquet offert, ni compter des tiges. Et ne pas conclure de ce qui précède qu'on peut offrir un chrysanthème à un vivant dans ces trois pays : c'est précisément l'inverse, et cela relève d'une autre fiche.
Geography of misunderstanding
Neutral
- france
- italy
- poland
Not documented
- belgium
- germany
- netherlands
- spain
- portugal
- austria
Practical recommendations
To do
- Déposer une potée de chrysanthème sur la tombe, comme les familles du lieu.
- Vérifier localement si la visite se fait le 1er ou le 2 novembre.
- Choisir la couleur qui plaît : toutes se vendent et se déposent.
Avoid
- Ne pas chercher un code de couleur : il n'en existe pas de vérifiable pour cette pratique.
- Ne pas traiter la potée comme un bouquet offert, ni compter les tiges.
- Ne pas en déduire qu'un chrysanthème s'offre à un vivant dans ces pays : c'est l'inverse.