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Codex MundiLife ritualsLamentations funéraires au Moyen-Orient : la norme ne vise pas le volume
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Lamentations funéraires au Moyen-Orient : la norme ne vise pas le volume

Les lamentations funéraires du Moyen-Orient sont un genre codé, pas une perte de contrôle — et la norme religieuse qui les encadre vise la forme et le geste, jamais le volume sonore.

✓ Target directionLe lament funéraire est une forme reconnue, portée principalement par des femmes, qui énonce la perte et honore le mort ; ce que la tradition juridique discute est sa forme, son contenu et les gestes qui l'accompagnent, non son intensité sonore.
⚠ Interpreted meaningLe visiteur occidental entend un volume et en conclut une perte de contrôle émotionnel, alors qu'il assiste à un genre codé ; il croit en outre observer une différence entre deux aires, alors que l'Europe a possédé les mêmes pleureuses professionnelles et les a interdites elle-même.

01Ce que la norme religieuse vise, et ce qu'elle ne vise pas

Le malentendu commence avant l'arrivée du visiteur : il est déjà dans le mot par lequel on lui annonce la scène. On lui dit que les funérailles seront bruyantes, et il en conclut que le volume est l'objet du rite, donc l'objet de la norme. Ce n'est pas le cas. La tradition juridique musulmane qui traite de ces scènes ne classe pas les comportements sur une échelle sonore : elle distingue le bukāʾ, le fait de pleurer, tenu pour licite, du nawḥ ou niyāḥa, la lamentation proférée, composée, énoncée sur un mode de lament. Les actes que le hadith nomme ne sont pas non plus des actes bruyants : se frapper les joues, déchirer ses vêtements, pousser le cri de la Jāhiliyya. Ce sont des gestes et une forme d'énonciation, pas des intensités. Les juristes ajoutent, en définissant la niyāḥa, des éléments que l'énoncé prophétique ne porte pas — l'éloge hyperbolique du défunt et le mécontentement à l'égard du décret divin — et ces ajouts ne sont pas davantage des critères de volume. Un endeuillé qui sanglote très fort ne franchit aucune ligne ; une femme qui énumère à voix mesurée les mérites du mort sur le mode du lament la franchit. La fiche que vous lisez a elle-même porté pendant deux ans le titre « lamentations bruyantes » : elle reproduisait le malentendu qu'elle prétendait corriger.

02Une institution de longue durée, bien antérieure à l'islam

Le lament funéraire n'est pas un usage islamique. Il est attesté au Proche-Orient plus de deux millénaires avant l'hégire. En Mésopotamie, les prêtres gala, spécialistes du chant de déploration pour Inanna, apparaissent dans les archives de temple, et leurs genres portent des noms propres, le balag et l'ershemma. En Égypte, la tombe thébaine de Ramosé conserve une peinture de femmes en deuil, cheveux dénoués dans le cortège puis agenouillées, se frappant la poitrine et se couvrant la tête de cendres ; les pleureuses rituelles pouvaient y être identifiées à Isis et Nephthys, les deux déesses endeuillées du mythe d'Osiris. Ces deux attestations reposent sur des notices encyclopédiques et une fiche de collection de musée qui n'ont pas été lues au primaire, et cette fiche ne les convertit donc en aucune date. En Haute-Égypte, le lament funéraire porte aujourd'hui encore un nom, le ʿidīd, et constitue l'expression du chagrin socialement reconnue des femmes ; Elizabeth Wickett lui a consacré un ouvrage. C'est précisément cette antériorité que les piétistes des premiers siècles retenaient contre la pratique : ils y voyaient un résidu jāhilī, préislamique. Le champ de datation du stub, qui faisait naître le rite en 600 de notre ère à partir des traditions du hadith, se trompait donc deux fois, sur l'origine et sur le sens de la source.

03Une norme savante, une pratique féminine, et deux régimes juridiques

Leor Halevi a montré que, dans l'islam des premiers siècles, les femmes dominaient les pratiques de deuil et que le droit s'est employé à restreindre leurs rôles rituels : les empêcher de se lamenter, de laver les corps d'hommes étrangers, d'accompagner le cortège, d'assister à l'inhumation. La réaction la plus vive se situe à Kūfa, en Irak. Autrement dit, l'idéal de retenue que l'on croit occidental est ici celui de savants musulmans du huitième et du neuvième siècle, et il vise une pratique de femmes qui n'a pas cédé. Une précision est indispensable : cette prohibition est un énoncé sunnite, et la jurisprudence imāmite ne la reprend pas telle quelle. Écrire « la tradition condamne » sans nommer l'école serait, en miroir, la faute que l'on reproche au stub. Mais l'étendue exacte de la permission imāmite ne peut pas être assertée ici, et cette fiche ne l'asserte pas : la réponse du bureau de l'ayatollah Sistani que l'on cite couramment à ce sujet porte, dans son intitulé comme dans sa question, sur l'azadari, le deuil de l'Imam Ḥusayn, et non sur le mort ordinaire. Elle établit donc une licéité dans ce cadre-là, et rien au-delà ; aucune source réunie ici n'établit la règle imāmite applicable au deuil ordinaire. Il faut ajouter que cette licéité, quelle qu'en soit l'étendue, n'est pas plate : la discussion classique la subordonne notamment au contenu du lament, et les autorités chiites contemporaines ne sont pas unanimes sur les formes auto-lésionnelles, qu'il ne faut pas confondre avec le laṭm, la frappe de la poitrine.

04L'Europe a eu les mêmes pleureuses, et les a interdites

C'est le point qui fait tomber le partage « Orient expressif contre Occident retenu ». En Irlande, le caoineadh a fait partie des rites funéraires pendant plus d'un millénaire ; les femmes qui le portaient étaient des expertes, parfois rémunérées pour cela. Le synode de Tuam, en 1660, condamne spécialement la lamentation excessive des pleureuses, dont certaines, dit-il, sont des professionnelles engagées pour cela ; celui d'Armagh, en 1670, statue qu'aucun clerc n'assistera à une veillée où des pleureuses crient, et les prohibitions se poursuivent jusqu'au dix-neuvième siècle. En Corse, le voceru était improvisé par une femme au-dessus du corps, avec cris ; sa pratique est proscrite dans les églises à partir du seizième siècle et le genre s'éteint vers 1950, en même temps que la présence de pleureuses semi-professionnelles aux funérailles. En Grèce, le lament rituel a été étudié par Margaret Alexiou dans l'ouvrage de référence sur le sujet, cité ici pour son objet et non pour un contenu de chapitre. La ligne de partage ne sépare donc pas deux aires : elle traverse les deux, et ce qui varie est le degré auquel la répression normative a effacé la pratique. Elle ne sépare pas davantage les religions : Tova Gamliel a documenté l'expertise des pleureuses judéo-yéménites en Israël même, et la façon dont les générations plus jeunes reçoivent cette pratique comme trop traditionnelle au regard des rituels de deuil retenus d'une société israélienne séculière à dominante ashkénaze. C'est la même ligne, à l'intérieur d'un autre pays.

05Ce que le visiteur voit, et ce qu'il croit savoir

Reste la réaction du témoin. Elle est documentée, mais pas là où le stub la cherchait. Lila Abu-Lughod raconte sa propre paralysie, en janvier 1987, lors d'une visite de condoléances chez les Bédouins Awlad Ali d'Égypte, devant une femme engagée dans une lamentation forte et apparemment sans fin. C'est un inconfort d'observateur, et l'anthropologue le rapporte comme tel. Il ne faut pas le convertir en davantage : aucun travail identifié n'établit qu'un discours occidental, clinique ou médiatique, qualifierait d'hystérie les lamentations funéraires moyen-orientales. Ce qui existe est autre chose et plus récent, le débat sur le trouble du deuil prolongé, entré au DSM-5-TR et à la CIM-11, et la critique transculturelle qui lui est faite de fixer des seuils de durée et d'intensité calibrés sur des données occidentales. C'est une controverse sur des critères diagnostiques, pas une lecture des funérailles arabes. Le conseil pratique tient en une phrase : ce que vous entendez n'est pas une perte de contrôle, c'est un genre, et il a ses spécialistes, ses formes et ses contradicteurs sur place.

Geography of misunderstanding

Neutral

  • egypt
  • lebanon
  • palestine
  • iraq

Not documented

  • saudi-arabia
  • jordan

Documented incidents

Practical recommendations

To do

  • Écouter la lamentation comme une forme codée, avec ses spécialistes et ses règles.
  • Suivre le comportement des personnes de votre âge et de votre sexe présentes, sans chercher à imiter le lament.
  • Présenter vos condoléances sobrement, et laisser la famille conduire le déroulement.
  • Retenir que les usages varient selon l'école juridique et la région, y compris entre voisins.

Avoid

  • Ne pas déduire du volume sonore un jugement religieux : la norme porte sur la forme et le geste.
  • Ne pas présenter la lamentation comme une prescription de l'islam, ni comme une pratique unanimement condamnée.
  • Ne pas traiter la scène comme une perte de contrôle, ni comme un symptôme.
  • Ne pas supposer que la retenue funéraire serait une invention occidentale.

Sources · 13

AcademicHalevi, Leor. Wailing for the Dead: The Role of Women in Early Islamic Funerals. Past and Present, vol. 183, no 1, 2004, p. 3-39. Notice de l'editeur : le droit musulman ancien restreint les roles rituels traditionnels des femmes, en les empechant de se lamenter, de laver les corps d'hommes etrangers, d'accompagner le cortege et d'assister a l'inhumation. —
AcademicAbu-Lughod, Lila. Islam and the Gendered Discourses of Death. International Journal of Middle East Studies, vol. 25, no 2, mai 1993. Ethnographie chez les Bedouins Awlad Ali d'Egypte ; visite de condoleances de janvier 1987 ; l'auteure s'y decrit paralysee et silencieuse devant une lamentation forte et apparemment sans fin. La pagination p. 187-205, portee par les dossiers amont, n'a pas ete retrouvee sur la notice et n'est donc pas assertee. —
AcademicGamliel, Tova. She Who Mourns Will Cry: Emotion and Expertise in Yemeni-Israeli Wailing. Journal of Anthropological Research, vol. 66, no 4, 2010, p. 485-503. Le lament funeraire des femmes juives yemenites en Israel, et sa reception par les generations plus jeunes comme trop traditionnelle au regard des rituels de deuil retenus d'une societe israelienne seculiere a dominante ashkenaze. L'URL est une notice de depot, non l'article. —
AcademicAbu-Rabia, Aref ; Khalil, Nibal. Mourning Palestine: Death and Grief Rituals. Anthropology of the Middle East, vol. 7, no 2, 2012. Partage genre du deuil : les femmes se lamentent a voix haute, tandis que les larmes ne sont ni encouragees ni bienvenues chez les hommes ; differences entre fellahin et Bedouins ; recours passe a des pleureuses remunerees. —
AcademicWickett, Elizabeth. For the Living and the Dead: The Funerary Laments of Upper Egypt, Ancient and Modern. I.B. Tauris, 2010, ISBN 978-1-84885-050-7. Notice bibliographique attestant l'ouvrage de reference sur le lament funeraire de Haute-Egypte, connu en arabe sous le nom de idid et compose oralement en performance. —
AcademicAlexiou, Margaret. The Ritual Lament in Greek Tradition. Cambridge University Press, 1974 ; deuxieme edition revisee par Dimitrios Yatromanolakis et Panagiotis Roilos, Rowman and Littlefield, 2002. Ouvrage de reference sur le lament rituel grec, cite ici pour son objet, aucun chapitre n'ayant ete lu. —
PrimaryNotice de hadith : il n'est pas des notres celui qui se frappe les joues, dechire ses vetements et pousse le cri de la Jahiliyya (Sahih al-Bukhari 1294, rapporte par Ibn Mas'ud). Glose : les joues comme partie habituellement frappee, la dechirure du col par mecontentement, les appels de la Jahiliyya comme lamentation proferee. —
ReferenceFatwa sur la liceite de pleurer le mort et la prohibition de la lamentation criee : la distinction porte entre les larmes, licites, et le passage au lament profere ; le serment d'allegeance des femmes rapporte par Umm 'Atiyya comporte l'engagement de ne pas se lamenter. La fatwa attribue l'illiceite a an-Nawawi selon le consensus de son ecole et la majorite des savants, non a l'unanimite. —
ReferenceReponse du bureau de l'ayatollah Sistani, rubrique Azadari (Lamentation), a la question de savoir s'il est permis de se lamenter et de pleurer bruyamment ainsi que de se frapper la tete et le visage en deuil DE L'IMAM HUSAYN : il n'y a pas d'objection a cela. La question porte sur l'azadari, non sur le deuil du mort ordinaire. —
PressAn uneasy history: Irish Catholicism and the Irish wake. Catholic World Report, 16 mars 2022. Le synode de Tuam, en 1660, ajoute une condamnation speciale de la lamentation excessive des pleureuses, dont certaines sont des professionnelles engagees pour cela ; celui d'Armagh, en 1670, stipule qu'aucun clerc n'assistera a une veillee ou des pleureuses crient ; les prohibitions officielles se poursuivent jusqu'au dix-neuvieme siecle. —
ReferenceLaments of Lebanon, Smithsonian Folkways FW04046, notes de livret du professeur Ali Jihad Racy. Enregistrements de terrain realises au Liban en 1965, 1968 et 1970 : specialistes femmes du lament, poetes-chanteurs hommes, et fanfares de cuivres jouees aux funerailles libanaises. La notice de l'album designe collectivement ces laments par le terme nadb et les situe surtout dans les villages ruraux druzes et chretiens. —
ReferenceVoceru, notice encyclopedique. Chant funebre corse improvise par une femme, la voceratrice, au-dessus du corps, comportant une partie criee ; sa pratique est interdite dans les eglises a partir du seizieme siecle et le genre s'eteint vers 1950, en meme temps que la presence de pleureuses semi-professionnelles aux funerailles. —
PressChaotic crowds crash Arafat burial. CNN, 12 novembre 2004. Inhumation dans l'enceinte de la Mouqata'a a Ramallah ; la foule force le complexe et entoure les helicopteres, les gardes tirent en l'air, le cercueil met pres d'une demi-heure a etre sorti, la breve ceremonie de presentation du corps prevue est annulee ; la scene contraste, ecrit l'article, avec les funerailles militaires du Caire plus tot dans la journee. —