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e0456Rituales de vida · funerailles

Veillée funéraire irlandaise (tórramh) : une coutume autrefois européenne, que l'Irlande a gardée

La veillée funéraire irlandaise n'est pas une survivance celtique isolée : c'est une coutume autrefois répandue en Europe occidentale que l'Irlande a gardée alors qu'elle reculait ailleurs, et que la hiérarchie catholique irlandaise post-tridentine a elle-même combattue.

✓ Dirección objetivoLa veillée se tient dans la maison mortuaire, autour du corps et avant les obsèques : le voisinage entre sans invitation, mange, boit et parle du mort ; le registre y dépend de qui est mort, et la lamentation exécutée par des femmes pouvait y voisiner avec les jeux et le rire.
⚠ Significado interpretadoL'étranger attribue aux obsèques ce qui appartient à la veillée, en conclut que les Irlandais rient à l'enterrement, et prend pour une survivance païenne singulière une coutume que son propre pays a pratiquée avant de la perdre.

01Deux moments, deux registres, et un mot qui manque

Le visiteur étranger confond presque toujours deux moments distincts. La veillée, en irlandais tórramh, se tient dans la maison mortuaire, autour du corps, avant les obsèques : on y entre sans invitation, on mange, on boit, on fume, on raconte le mort. Les obsèques, le lendemain, sont un office. Le registre de la maison n'est pas celui de l'église, et la plupart des récits d'étonnement qui circulent sur l'Irlande attribuent aux funérailles ce qui appartient à la veillée. Le stub que cette fiche remplace commettait la même confusion en écrivant que l'on rit et que l'on boit aux funérailles. Le registre de la veillée n'est pas uniforme non plus. La littérature folklorique distingue la veillée festive, la merry wake, dont le nom vient de la conjonction alcool, tabac, jeux et conduite tapageuse qui scandalisait les observateurs, et qui se tenait à la mort d'un adulte d'âge avancé et attendue ; une mort prématurée ou brutale donnait une veillée grave. Dans la même veillée pouvait s'exécuter le caoineadh, la lamentation sur le mort : une lamentation poétique improvisée et publique, exécutée par des femmes, parfois par des praticiennes rémunérées pour cela. Il faut se garder d'en faire le pôle triste d'un binôme dont la merry wake serait le pôle gai : le caoineadh est une forme exécutée, avec ses spécialistes, et non un état affectif. Ce sont deux pratiques d'ordre différent, qui coexistaient sous le même toit.

02Ce que l'on ne sait pas de l'origine, et pourquoi on ne le saura pas

L'origine de la veillée irlandaise n'est attestée par aucune source documentaire. La littérature populaire lui prête volontiers une ascendance celtique ou druidique, hypothèse si récurrente qu'elle passe pour un acquis, mais qui n'est établie nulle part, et le millésime que portait cette fiche jusqu'à sa refonte n'apparaît dans aucune source. Ce millésime avait de surcroît un défaut interne que personne n'avait relevé : il qualifiait de pré-chrétienne une pratique datée d'environ 500 de notre ère, alors que la mission de Palladius, envoyé par le pape Célestin comme premier évêque des Irlandais croyant au Christ, est datée de 431, et que la christianisation de l'île est un processus long, que l'historiographie fait courir du Ve au VIIe siècle. Une date de 500 assortie de la mention pré-chrétien ne renvoie donc à aucun état de fait identifiable : ni à une île restée hors du christianisme, ni à un moment de bascule que l'on saurait situer, et cette fiche n'écrit aucune date de fin de christianisation, faute qu'elle soit établie. La raison de l'impasse vaut mieux qu'une date : l'écriture arrive en Irlande avec l'Église, de sorte que le seuil documentaire et le seuil chrétien sont le même seuil, et qu'aucune source ne peut décrire une pratique pré-chrétienne datée. Aucune reformulation ne sauve le claim, et cette fiche s'interdit d'en produire une.

03Ce que la veillée a d'irlandais n'est pas son origine, c'est sa survie

Veiller le mort n'a rien de spécifiquement irlandais. La coutume est attestée en Grande-Bretagne sous les noms de lich-wake et de lyke-wake, formés sur le vieil anglais lic, le corps mort ; la notice encyclopédique qui les relève ajoute que ces veillées privées tournaient volontiers à la beuverie, au point que, sous le règne d'Édouard III, un synode provincial tenu à Londres rappela par son dixième canon que leur objet était la prière pour les morts. L'usage était donc installé en Angleterre, et assez pour qu'une autorité ecclésiastique ait à en redresser la conduite. Il a ensuite reculé outre-mer pendant qu'il se maintenait en Irlande catholique. La même notice impute ce recul à l'abandon de la prière pour les morts après la Réforme : ce mécanisme n'est porté que par elle, et cette fiche ne le tient pas pour établi. Le recul lui-même est différentiel, et il ne s'écrit pas comme une disparition : la veillée anglaise est encore attestée au tout début du XIXe siècle, mais devenue rare et confinée aux lieux écartés. La gwylnos galloise et les veillées écossaises tardives sont deux contre-tests que les recherches menées pour cette fiche n'ont pas pu conduire. Ce qui est acquis est le sens général du mouvement, pas son tracé ni sa cause.

04L'adversaire ne fut pas le Puritain, et le grief ne fut pas la gaieté

Le stub attribuait la répression de la veillée aux Puritains et à l'influence britannique. C'est l'inverse. L'offensive est interne, catholique et post-tridentine : le synode de Tuam de 1614 dénonce les chants obscènes et les jeux suggestifs pratiqués aux veillées, et reproche au commun d'imiter les classes supérieures par le port du noir et par des repas ruineux pour les générations suivantes ; celui de Tuam de 1660 y ajoute la condamnation de la lamentation excessive exécutée par des pleureuses, dont certaines louées pour cela ; celui d'Armagh de 1670 statue qu'aucun clerc n'assistera à une veillée où des pleureuses crient, un synode de Dublin de la même année visant les mêmes cris. La nature juridique de ces actes doit être dite avec précision, car elle est le nerf de l'affaire : ils condamnent, ils disciplinent le clergé, ils n'interdisent pas la veillée elle-même à qui que ce soit. Et l'objet du grief n'est pas la gaieté. Le répertoire relevé comporte des jeux à contenu sexuel explicite et des parodies de sacrements, des hommes déguisés en prêtres lisant les rites et entendant des confessions : ce que le clergé poursuit est l'obscénité et le sacrilège, non le rire. Lawrence J. Taylor a lu l'ensemble comme une dialectique entre l'Église et la pratique populaire, opposant la veillée communautaire prolongée au pub aux rites officiels présidés par un prêtre, qui recontextualisent l'événement au profit de la doctrine. Un déplacement matériel a probablement pesé plus lourd que les condamnations, celui du corps porté à l'église la veille des obsèques, qui vide la maison mortuaire de sa fonction ; sa chronologie n'est pas établie par les sources réunies ici, et cette fiche ne lui assigne donc ni siècle ni auteur.

05Ce qui recule, ce qui reste, et ce qui étonne

La connaissance que nous avons du répertoire de la veillée est rétrospective. Seán Ó Súilleabháin l'a compilé pour la Commission irlandaise du folklore et publié en irlandais en 1961 puis dans sa propre traduction anglaise en 1967 : c'est une collecte, faite au XXe siècle auprès d'informateurs qui se souvenaient, et elle décrit un répertoire du XIXe et du début du XXe siècle, non ce qui se passe aujourd'hui dans une maison irlandaise. La veillée à domicile a reculé, surtout en ville, et se maintient mieux en Irlande rurale ; aucune enquête n'a été identifiée pour le chiffrer, et cette fiche ne le chiffre pas. Attribuer ce recul à la seule discipline cléricale serait une histoire à un seul acteur : le XIXe siècle irlandais est aussi celui de la Grande Famine et de l'émigration de masse, qui ont frappé d'abord la population rurale et de langue irlandaise, celle-là même qui portait le répertoire et le caoineadh, genre composé dans une langue qui a cessé d'être parlée dans une grande partie de l'île. L'articulation de ces séries n'est pas établie par les sources réunies ici, et rien de ce qui précède ne la tranche. La fonction sociale du rituel, elle, s'est mesurée en creux : la pandémie de Covid-19 a suspendu les veillées et plafonné l'assistance aux obsèques à un nombre de personnes qui n'a cessé de varier, et cette privation a été rapportée comme une épreuve propre. Quant à l'étonnement étranger, il est réel mais mal décrit. Aucun travail académique et aucune enquête n'ont été identifiés qui documenteraient une réception hostile de la veillée irlandaise en Angleterre, en France ou en Allemagne : le motif vit dans un contenu touristique et lifestyle qui se recopie. Ce que l'on peut dire tient à un écart de dispositif plutôt qu'à une offense, celui que Kevin Toolis, racontant la veillée de son père sur une île du comté de Mayo, oppose à ce qu'il nomme la Western Death Machine, une mort remise à des professionnels et soustraite à la maison. La formule est d'un essayiste et elle est contestée : l'Irish Times a publié une recension qui dit rester non convaincue que nous nous soyons éloignés de la mort à ce point. On mesure aussi, sans pouvoir l'expliquer, un écart de prévalence du trouble du deuil prolongé entre l'Irlande et le Royaume-Uni, que les auteurs de l'étude proposent d'attribuer à des différences culturelles vis-à-vis de la mort sans le tester : c'est une hypothèse formulée en discussion, et la presse qui en a tiré que les veillées irlandaises aident à faire son deuil a sur-lu son propre article.

Geografía de la incomprensión

Neutro

  • ireland

No documentado

  • uk
  • usa
  • france
  • germany

Incidentes documentados

Recomendaciones prácticas

Para hacer

  • Passer à la maison mortuaire, même brièvement : la présence compte plus que la durée.
  • S'adresser d'abord à la famille et présenter ses condoléances, avant de se joindre au reste.
  • Prendre le registre de la maison tel qu'il est : il dépend de qui est mort, et il peut être grave.
  • Distinguer la veillée des obsèques du lendemain, qui sont un office et n'ont pas le même ton.

Qué evitar

  • Ne pas arriver en attendant une fête : la veillée festive ne concerne pas toutes les morts.
  • Ne pas commenter la coutume comme une curiosité celtique ni comme une survivance païenne.
  • Ne pas transporter à l'église le comportement de la maison mortuaire.
  • Ne pas supposer que veiller un mort chez soi serait étranger à votre propre pays : c'est un usage autrefois répandu en Europe occidentale, qui a reculé ailleurs.

Fuentes · 13

AcadémicaTaylor, Lawrence J. Bas InEirinn: Cultural Constructions of Death in Ireland. Anthropological Quarterly, vol. 62, no 4, octobre 1989, p. 175-187. L'article interprete les constructions culturelles de la mort en Irlande a la lumiere de la dialectique historique entre l'Eglise catholique et la pratique populaire, opposant la veillee communautaire suivie d'un rassemblement au pub aux rites officiels presides par un pretre. —
AcadémicaO Suilleabhain, Sean. Irish Wake Amusements. Mercier Press, 1967 ; traduit par l'auteur de l'original irlandais Caitheamh Aimsire ar Thorraimh, An Clochomhar, 1961. Releve, pour la Commission irlandaise du folklore, de centaines de jeux et activites pratiques dans les maisons mortuaires d'Irlande aux XIXe et debut XXe siecles : recit, chant, danse, musique, cartes, devinettes et joutes rimees, epreuves d'agilite et de force, et parmi les jeux des hommes deguises en pretres lisant les sacrements et entendant des confessions. —
AcadémicaO Crualaoich, Gearoid. The Merry Wake. Dans J. S. Donnelly Jr. et K. A. Miller (dir.), Irish Popular Culture 1650-1850, Dublin, Irish Academic Press, 1998, p. 173-200. Chapitre de reference sur le registre festif de la veillee et ses limites. —
AcadémicaLysaght, Patricia. Caoineadh os Cionn Coirp: The Lament for the Dead in Ireland. Folklore, vol. 108, 1997, p. 65-82. La lamentation poetique improvisee et publique sur les defunts, executee par des femmes en Irlande, attestee depuis l'Antiquite et persistant au XXe siecle dans certaines regions. —
AcadémicaLysaght, Patricia. Hospitality at wakes and funerals in Ireland from the seventeenth to the nineteenth century: some evidence from the written record. Folklore, vol. 114, no 3, decembre 2003, p. 403-426. Nourriture, boisson et cohesion communautaire a la veillee, etabli sur des sources ecrites des XVIIe-XIXe siecles. —
ReferenciaWake. Encyclopaedia Britannica, 11e edition, 1911, texte reproduit par Wikisource. Notice sur la veille du corps avant l'inhumation : les Anglo-Saxons nommaient la coutume lich-wake ou like-wake, de l'ancien anglais lic, un corps mort ; ces veillees privees tendaient a tourner a la beuverie, et sous Edouard III le synode provincial de Londres rappela par son dixieme canon que l'objet des veillees etait la priere pour les morts. —
PrensaAn uneasy history: Irish Catholicism and the Irish wake. Catholic World Report, 16 mars 2022. Rapporte, d'apres Sean O Suilleabhain, le synode de Tuam de 1614 denoncant les chants obscenes et les jeux suggestifs, le synode de Tuam de 1660 ajoutant la condamnation du keening par des pleureuses parfois professionnelles, et le synode d'Armagh de 1670 stipulant qu'aucun clerc n'assistera a une veillee ou des pleureuses crient. —
PrensaLaws, Joanne. Irish Wake Amusements: An Introduction. Cabinet Magazine, no 45. Introduction au releve d'O Suilleabhain, compile pour la Commission irlandaise du folklore : des centaines de jeux et activites dans les maisons mortuaires d'Irlande aux XIXe et debut XXe siecles ; la veillee y est presentee comme institution liminale et la maison mortuaire du XIXe siecle comme arene sociale. —
AcadémicaMc Laughlin, Mary. Keening the Dead: Ancient History or a Ritual for Today ? Religions, vol. 10, no 4, article 235, 2019. DOI 10.3390/rel10040235. Le caoineadh irlandais, sa transmission et son statut contemporain ; recherche ethnographique et bibliographique menee entre 2010 et 2018. —
AcadémicaHyland, Philip ; Redican, Enya ; Karatzias, Thanos ; Shevlin, Mark. The International Grief Questionnaire (IGQ): A new measure of ICD-11 prolonged grief disorder. Journal of Traumatic Stress. Deux echantillons d'adultes endeuilles, Royaume-Uni n = 1 012 et Irlande n = 1 011 ; chez les personnes endeuillees depuis plus de six mois, les taux de trouble du deuil prolonge probable sont de 10,9 % pour l'echantillon irlandais et de 15,3 % pour le britannique. L'objet de l'etude est la validation psychometrique d'un questionnaire, et l'hypothese d'un facteur culturel est formulee en discussion, non testee. —
AcadémicaToolis, Kevin. My Father's Wake: How the Irish Teach Us to Live, Love and Die. Da Capo Press, 2018 ; edition britannique Weidenfeld and Nicolson, 7 septembre 2017. Essai personnel : la veillee du pere de l'auteur sur une ile au large du comte de Mayo, ou les habitants veillent le mort toute la nuit, creusent la tombe et portent le cercueil eux-memes. C'est dans cet essai que l'auteur forge la formule Western Death Machine, une mort remise a des professionnels et soustraite a la sphere privee. —
PrensaMy Father's Wake by Kevin Toolis: moving but unconvincing. The Irish Times, recension. Le recenseur declare rester non convaincu que nous nous soyons eloignes de la mort au point de ne plus en parler, ni que l'ethos anglo-saxon porte moins de sentiment que la maniere de mourir propre a Achill. —
PrensaCOVID-19 and Funerals in Ireland: A Strange New Normal. COVID-19 Law and Human Rights Observatory, Trinity College Dublin, aout 2020. Suspension des veillees, interdiction des rassemblements en funerarium, plafond d'assistance aux obseques juge tres difficile pour les familles et parfois insuffisant pour la seule famille immediate. —