01Ce que la norme religieuse vise, et ce qu'elle ne vise pas
Le malentendu commence avant l'arrivée du visiteur : il est déjà dans le mot par lequel on lui annonce la scène. On lui dit que les funérailles seront bruyantes, et il en conclut que le volume est l'objet du rite, donc l'objet de la norme. Ce n'est pas le cas. La tradition juridique musulmane qui traite de ces scènes ne classe pas les comportements sur une échelle sonore : elle distingue le bukāʾ, le fait de pleurer, tenu pour licite, du nawḥ ou niyāḥa, la lamentation proférée, composée, énoncée sur un mode de lament. Les actes que le hadith nomme ne sont pas non plus des actes bruyants : se frapper les joues, déchirer ses vêtements, pousser le cri de la Jāhiliyya. Ce sont des gestes et une forme d'énonciation, pas des intensités. Les juristes ajoutent, en définissant la niyāḥa, des éléments que l'énoncé prophétique ne porte pas — l'éloge hyperbolique du défunt et le mécontentement à l'égard du décret divin — et ces ajouts ne sont pas davantage des critères de volume. Un endeuillé qui sanglote très fort ne franchit aucune ligne ; une femme qui énumère à voix mesurée les mérites du mort sur le mode du lament la franchit. La fiche que vous lisez a elle-même porté pendant deux ans le titre « lamentations bruyantes » : elle reproduisait le malentendu qu'elle prétendait corriger.
02Une institution de longue durée, bien antérieure à l'islam
Le lament funéraire n'est pas un usage islamique. Il est attesté au Proche-Orient plus de deux millénaires avant l'hégire. En Mésopotamie, les prêtres gala, spécialistes du chant de déploration pour Inanna, apparaissent dans les archives de temple, et leurs genres portent des noms propres, le balag et l'ershemma. En Égypte, la tombe thébaine de Ramosé conserve une peinture de femmes en deuil, cheveux dénoués dans le cortège puis agenouillées, se frappant la poitrine et se couvrant la tête de cendres ; les pleureuses rituelles pouvaient y être identifiées à Isis et Nephthys, les deux déesses endeuillées du mythe d'Osiris. Ces deux attestations reposent sur des notices encyclopédiques et une fiche de collection de musée qui n'ont pas été lues au primaire, et cette fiche ne les convertit donc en aucune date. En Haute-Égypte, le lament funéraire porte aujourd'hui encore un nom, le ʿidīd, et constitue l'expression du chagrin socialement reconnue des femmes ; Elizabeth Wickett lui a consacré un ouvrage. C'est précisément cette antériorité que les piétistes des premiers siècles retenaient contre la pratique : ils y voyaient un résidu jāhilī, préislamique. Le champ de datation du stub, qui faisait naître le rite en 600 de notre ère à partir des traditions du hadith, se trompait donc deux fois, sur l'origine et sur le sens de la source.
03Une norme savante, une pratique féminine, et deux régimes juridiques
Leor Halevi a montré que, dans l'islam des premiers siècles, les femmes dominaient les pratiques de deuil et que le droit s'est employé à restreindre leurs rôles rituels : les empêcher de se lamenter, de laver les corps d'hommes étrangers, d'accompagner le cortège, d'assister à l'inhumation. La réaction la plus vive se situe à Kūfa, en Irak. Autrement dit, l'idéal de retenue que l'on croit occidental est ici celui de savants musulmans du huitième et du neuvième siècle, et il vise une pratique de femmes qui n'a pas cédé. Une précision est indispensable : cette prohibition est un énoncé sunnite, et la jurisprudence imāmite ne la reprend pas telle quelle. Écrire « la tradition condamne » sans nommer l'école serait, en miroir, la faute que l'on reproche au stub. Mais l'étendue exacte de la permission imāmite ne peut pas être assertée ici, et cette fiche ne l'asserte pas : la réponse du bureau de l'ayatollah Sistani que l'on cite couramment à ce sujet porte, dans son intitulé comme dans sa question, sur l'azadari, le deuil de l'Imam Ḥusayn, et non sur le mort ordinaire. Elle établit donc une licéité dans ce cadre-là, et rien au-delà ; aucune source réunie ici n'établit la règle imāmite applicable au deuil ordinaire. Il faut ajouter que cette licéité, quelle qu'en soit l'étendue, n'est pas plate : la discussion classique la subordonne notamment au contenu du lament, et les autorités chiites contemporaines ne sont pas unanimes sur les formes auto-lésionnelles, qu'il ne faut pas confondre avec le laṭm, la frappe de la poitrine.
04L'Europe a eu les mêmes pleureuses, et les a interdites
C'est le point qui fait tomber le partage « Orient expressif contre Occident retenu ». En Irlande, le caoineadh a fait partie des rites funéraires pendant plus d'un millénaire ; les femmes qui le portaient étaient des expertes, parfois rémunérées pour cela. Le synode de Tuam, en 1660, condamne spécialement la lamentation excessive des pleureuses, dont certaines, dit-il, sont des professionnelles engagées pour cela ; celui d'Armagh, en 1670, statue qu'aucun clerc n'assistera à une veillée où des pleureuses crient, et les prohibitions se poursuivent jusqu'au dix-neuvième siècle. En Corse, le voceru était improvisé par une femme au-dessus du corps, avec cris ; sa pratique est proscrite dans les églises à partir du seizième siècle et le genre s'éteint vers 1950, en même temps que la présence de pleureuses semi-professionnelles aux funérailles. En Grèce, le lament rituel a été étudié par Margaret Alexiou dans l'ouvrage de référence sur le sujet, cité ici pour son objet et non pour un contenu de chapitre. La ligne de partage ne sépare donc pas deux aires : elle traverse les deux, et ce qui varie est le degré auquel la répression normative a effacé la pratique. Elle ne sépare pas davantage les religions : Tova Gamliel a documenté l'expertise des pleureuses judéo-yéménites en Israël même, et la façon dont les générations plus jeunes reçoivent cette pratique comme trop traditionnelle au regard des rituels de deuil retenus d'une société israélienne séculière à dominante ashkénaze. C'est la même ligne, à l'intérieur d'un autre pays.
05Ce que le visiteur voit, et ce qu'il croit savoir
Reste la réaction du témoin. Elle est documentée, mais pas là où le stub la cherchait. Lila Abu-Lughod raconte sa propre paralysie, en janvier 1987, lors d'une visite de condoléances chez les Bédouins Awlad Ali d'Égypte, devant une femme engagée dans une lamentation forte et apparemment sans fin. C'est un inconfort d'observateur, et l'anthropologue le rapporte comme tel. Il ne faut pas le convertir en davantage : aucun travail identifié n'établit qu'un discours occidental, clinique ou médiatique, qualifierait d'hystérie les lamentations funéraires moyen-orientales. Ce qui existe est autre chose et plus récent, le débat sur le trouble du deuil prolongé, entré au DSM-5-TR et à la CIM-11, et la critique transculturelle qui lui est faite de fixer des seuils de durée et d'intensité calibrés sur des données occidentales. C'est une controverse sur des critères diagnostiques, pas une lecture des funérailles arabes. Le conseil pratique tient en une phrase : ce que vous entendez n'est pas une perte de contrôle, c'est un genre, et il a ses spécialistes, ses formes et ses contradicteurs sur place.
Geografia dell'incomprensione
Neutrale
- egypt
- lebanon
- palestine
- iraq
Non documentato
- saudi-arabia
- jordan
Incidenti documentati
- 2004 — Le 12 novembre 2004, une même mort donne lieu à deux cérémonies opposées. Au Caire, dans la mosquée d'un cercle d'officiers d'une banlieue nord-est, la prière funèbre ne dure que quelques minutes devant des présidents, des rois et des envoyés de plus de soixante pays, puis le cercueil part sur un caisson tiré par des chevaux vers un aéroport militaire. À Ramallah, le même jour, des dizaines de milliers de personnes forcent l'enceinte de la Mouqataʿa et entourent les hélicoptères ; les gardes tirent en l'air, il faut près d'une demi-heure pour sortir le cercueil, et la brève cérémonie de présentation du corps prévue est annulée. Les couvertures consultées décrivent une bousculade et une émotion de foule, non un lament exécuté : ce que l'épisode documente est que le registre d'une cérémonie dépend d'abord du dispositif institutionnel, avant toute variable culturelle. (CNN, « Chaotic crowds crash Arafat burial », 12 novembre 2004)
- 1987 — En janvier 1987, lors d'une visite de condoléances chez les Bédouins Awlad Ali d'Égypte après la mort d'un patriarche, l'anthropologue Lila Abu-Lughod se décrit paralysée et silencieuse devant une femme engagée dans une lamentation forte et apparemment sans fin. La scène est publiée par l'ethnographe elle-même, comme une réaction personnelle d'observatrice et non comme un diagnostic sur la pratique : c'est le seul témoignage documenté d'inconfort occidental que les recherches menées sur cette fiche aient permis d'identifier. (Abu-Lughod, Lila. Islam and the Gendered Discourses of Death, IJMES 25(2), 1993)
Raccomandazioni pratiche
Per fare
- Écouter la lamentation comme une forme codée, avec ses spécialistes et ses règles.
- Suivre le comportement des personnes de votre âge et de votre sexe présentes, sans chercher à imiter le lament.
- Présenter vos condoléances sobrement, et laisser la famille conduire le déroulement.
- Retenir que les usages varient selon l'école juridique et la région, y compris entre voisins.
Cosa evitare
- Ne pas déduire du volume sonore un jugement religieux : la norme porte sur la forme et le geste.
- Ne pas présenter la lamentation comme une prescription de l'islam, ni comme une pratique unanimement condamnée.
- Ne pas traiter la scène comme une perte de contrôle, ni comme un symptôme.
- Ne pas supposer que la retenue funéraire serait une invention occidentale.