01Deux moments, deux registres, et un mot qui manque
Le visiteur étranger confond presque toujours deux moments distincts. La veillée, en irlandais tórramh, se tient dans la maison mortuaire, autour du corps, avant les obsèques : on y entre sans invitation, on mange, on boit, on fume, on raconte le mort. Les obsèques, le lendemain, sont un office. Le registre de la maison n'est pas celui de l'église, et la plupart des récits d'étonnement qui circulent sur l'Irlande attribuent aux funérailles ce qui appartient à la veillée. Le stub que cette fiche remplace commettait la même confusion en écrivant que l'on rit et que l'on boit aux funérailles. Le registre de la veillée n'est pas uniforme non plus. La littérature folklorique distingue la veillée festive, la merry wake, dont le nom vient de la conjonction alcool, tabac, jeux et conduite tapageuse qui scandalisait les observateurs, et qui se tenait à la mort d'un adulte d'âge avancé et attendue ; une mort prématurée ou brutale donnait une veillée grave. Dans la même veillée pouvait s'exécuter le caoineadh, la lamentation sur le mort : une lamentation poétique improvisée et publique, exécutée par des femmes, parfois par des praticiennes rémunérées pour cela. Il faut se garder d'en faire le pôle triste d'un binôme dont la merry wake serait le pôle gai : le caoineadh est une forme exécutée, avec ses spécialistes, et non un état affectif. Ce sont deux pratiques d'ordre différent, qui coexistaient sous le même toit.
02Ce que l'on ne sait pas de l'origine, et pourquoi on ne le saura pas
L'origine de la veillée irlandaise n'est attestée par aucune source documentaire. La littérature populaire lui prête volontiers une ascendance celtique ou druidique, hypothèse si récurrente qu'elle passe pour un acquis, mais qui n'est établie nulle part, et le millésime que portait cette fiche jusqu'à sa refonte n'apparaît dans aucune source. Ce millésime avait de surcroît un défaut interne que personne n'avait relevé : il qualifiait de pré-chrétienne une pratique datée d'environ 500 de notre ère, alors que la mission de Palladius, envoyé par le pape Célestin comme premier évêque des Irlandais croyant au Christ, est datée de 431, et que la christianisation de l'île est un processus long, que l'historiographie fait courir du Ve au VIIe siècle. Une date de 500 assortie de la mention pré-chrétien ne renvoie donc à aucun état de fait identifiable : ni à une île restée hors du christianisme, ni à un moment de bascule que l'on saurait situer, et cette fiche n'écrit aucune date de fin de christianisation, faute qu'elle soit établie. La raison de l'impasse vaut mieux qu'une date : l'écriture arrive en Irlande avec l'Église, de sorte que le seuil documentaire et le seuil chrétien sont le même seuil, et qu'aucune source ne peut décrire une pratique pré-chrétienne datée. Aucune reformulation ne sauve le claim, et cette fiche s'interdit d'en produire une.
03Ce que la veillée a d'irlandais n'est pas son origine, c'est sa survie
Veiller le mort n'a rien de spécifiquement irlandais. La coutume est attestée en Grande-Bretagne sous les noms de lich-wake et de lyke-wake, formés sur le vieil anglais lic, le corps mort ; la notice encyclopédique qui les relève ajoute que ces veillées privées tournaient volontiers à la beuverie, au point que, sous le règne d'Édouard III, un synode provincial tenu à Londres rappela par son dixième canon que leur objet était la prière pour les morts. L'usage était donc installé en Angleterre, et assez pour qu'une autorité ecclésiastique ait à en redresser la conduite. Il a ensuite reculé outre-mer pendant qu'il se maintenait en Irlande catholique. La même notice impute ce recul à l'abandon de la prière pour les morts après la Réforme : ce mécanisme n'est porté que par elle, et cette fiche ne le tient pas pour établi. Le recul lui-même est différentiel, et il ne s'écrit pas comme une disparition : la veillée anglaise est encore attestée au tout début du XIXe siècle, mais devenue rare et confinée aux lieux écartés. La gwylnos galloise et les veillées écossaises tardives sont deux contre-tests que les recherches menées pour cette fiche n'ont pas pu conduire. Ce qui est acquis est le sens général du mouvement, pas son tracé ni sa cause.
04L'adversaire ne fut pas le Puritain, et le grief ne fut pas la gaieté
Le stub attribuait la répression de la veillée aux Puritains et à l'influence britannique. C'est l'inverse. L'offensive est interne, catholique et post-tridentine : le synode de Tuam de 1614 dénonce les chants obscènes et les jeux suggestifs pratiqués aux veillées, et reproche au commun d'imiter les classes supérieures par le port du noir et par des repas ruineux pour les générations suivantes ; celui de Tuam de 1660 y ajoute la condamnation de la lamentation excessive exécutée par des pleureuses, dont certaines louées pour cela ; celui d'Armagh de 1670 statue qu'aucun clerc n'assistera à une veillée où des pleureuses crient, un synode de Dublin de la même année visant les mêmes cris. La nature juridique de ces actes doit être dite avec précision, car elle est le nerf de l'affaire : ils condamnent, ils disciplinent le clergé, ils n'interdisent pas la veillée elle-même à qui que ce soit. Et l'objet du grief n'est pas la gaieté. Le répertoire relevé comporte des jeux à contenu sexuel explicite et des parodies de sacrements, des hommes déguisés en prêtres lisant les rites et entendant des confessions : ce que le clergé poursuit est l'obscénité et le sacrilège, non le rire. Lawrence J. Taylor a lu l'ensemble comme une dialectique entre l'Église et la pratique populaire, opposant la veillée communautaire prolongée au pub aux rites officiels présidés par un prêtre, qui recontextualisent l'événement au profit de la doctrine. Un déplacement matériel a probablement pesé plus lourd que les condamnations, celui du corps porté à l'église la veille des obsèques, qui vide la maison mortuaire de sa fonction ; sa chronologie n'est pas établie par les sources réunies ici, et cette fiche ne lui assigne donc ni siècle ni auteur.
05Ce qui recule, ce qui reste, et ce qui étonne
La connaissance que nous avons du répertoire de la veillée est rétrospective. Seán Ó Súilleabháin l'a compilé pour la Commission irlandaise du folklore et publié en irlandais en 1961 puis dans sa propre traduction anglaise en 1967 : c'est une collecte, faite au XXe siècle auprès d'informateurs qui se souvenaient, et elle décrit un répertoire du XIXe et du début du XXe siècle, non ce qui se passe aujourd'hui dans une maison irlandaise. La veillée à domicile a reculé, surtout en ville, et se maintient mieux en Irlande rurale ; aucune enquête n'a été identifiée pour le chiffrer, et cette fiche ne le chiffre pas. Attribuer ce recul à la seule discipline cléricale serait une histoire à un seul acteur : le XIXe siècle irlandais est aussi celui de la Grande Famine et de l'émigration de masse, qui ont frappé d'abord la population rurale et de langue irlandaise, celle-là même qui portait le répertoire et le caoineadh, genre composé dans une langue qui a cessé d'être parlée dans une grande partie de l'île. L'articulation de ces séries n'est pas établie par les sources réunies ici, et rien de ce qui précède ne la tranche. La fonction sociale du rituel, elle, s'est mesurée en creux : la pandémie de Covid-19 a suspendu les veillées et plafonné l'assistance aux obsèques à un nombre de personnes qui n'a cessé de varier, et cette privation a été rapportée comme une épreuve propre. Quant à l'étonnement étranger, il est réel mais mal décrit. Aucun travail académique et aucune enquête n'ont été identifiés qui documenteraient une réception hostile de la veillée irlandaise en Angleterre, en France ou en Allemagne : le motif vit dans un contenu touristique et lifestyle qui se recopie. Ce que l'on peut dire tient à un écart de dispositif plutôt qu'à une offense, celui que Kevin Toolis, racontant la veillée de son père sur une île du comté de Mayo, oppose à ce qu'il nomme la Western Death Machine, une mort remise à des professionnels et soustraite à la maison. La formule est d'un essayiste et elle est contestée : l'Irish Times a publié une recension qui dit rester non convaincue que nous nous soyons éloignés de la mort à ce point. On mesure aussi, sans pouvoir l'expliquer, un écart de prévalence du trouble du deuil prolongé entre l'Irlande et le Royaume-Uni, que les auteurs de l'étude proposent d'attribuer à des différences culturelles vis-à-vis de la mort sans le tester : c'est une hypothèse formulée en discussion, et la presse qui en a tiré que les veillées irlandaises aident à faire son deuil a sur-lu son propre article.
误解的地理学
中性
- ireland
未记录
- uk
- usa
- france
- germany
记录在案的事件
- 2020 — La pandémie de Covid-19 a suspendu les veillées funéraires en Irlande et interdit les rassemblements en funérarium. L'assistance aux obsèques a été plafonnée, à dix personnes au plus fort des restrictions, un seuil relevé puis rabaissé au fil des phases entre 2020 et 2021 ; le plafond de dix a été jugé insuffisant pour couvrir la seule famille immédiate. La privation du rituel a été rapportée comme une épreuve propre, ce qui en mesure la fonction sociale mieux que n'importe quelle description de son déroulement. (COVID-19 Law and Human Rights Observatory, Trinity College Dublin, « COVID-19 and Funerals in Ireland: A Strange New Normal », août 2020)
实用建议
要做
- Passer à la maison mortuaire, même brièvement : la présence compte plus que la durée.
- S'adresser d'abord à la famille et présenter ses condoléances, avant de se joindre au reste.
- Prendre le registre de la maison tel qu'il est : il dépend de qui est mort, et il peut être grave.
- Distinguer la veillée des obsèques du lendemain, qui sont un office et n'ont pas le même ton.
应避免的事项
- Ne pas arriver en attendant une fête : la veillée festive ne concerne pas toutes les morts.
- Ne pas commenter la coutume comme une curiosité celtique ni comme une survivance païenne.
- Ne pas transporter à l'église le comportement de la maison mortuaire.
- Ne pas supposer que veiller un mort chez soi serait étranger à votre propre pays : c'est un usage autrefois répandu en Europe occidentale, qui a reculé ailleurs.